Nouvelle 3

Publié le par Hervé Descamps

 Eaux troubles.
Tiphaine avait deux grandes passions dans la vie : la pêche à la ligne et la moto.
Vous me direz, sans être totalement incompatibles ces deux hobbies n'étaient pas spécialement sur la même longueur d'onde, peu importe, Tiphaine n'avait cure des remarques, il partageait ses temps libres entre les poissons d'eau douce et les longues ballades au guidon de son antique BM.
Du temps libre il n'en avait guère que le Dimanche, réceptionniste à l'hôtel Terminus il était tout au long de la semaine derrière son comptoir à écouter d'une oreille faussement attentive les représentants de commerce raconter leurs bonnes ou mauvaises fortunes. Il faut dire que les pourboires représentaient la majeure partie de son salaire et qu'il fallait bien inciter le client à verser l'obole.
Quand arrivait le Samedi soir il ne se préoccupait guère des malheurs de ce monde, réservant la totalité de son attention aux caprices de la météo, mais quelle qu'elle soit le Dimanche dès l'aube il était debout pour accomplir son immuable rituel : pêche le matin,  bécane l'après midi.
Tiphaine n'avait guère de goût pour les caprices de la mode, à vivre seul dans le petit appartement que lui avaient laissé ses parents il ne dépensait pas grand chose aussi, au bout de quelques années de ce régime d'ascète il se retrouva à la tête d'un joli petit pécule.
Ce fut une discussion avec un représentant en lubrifiants pour moto qui vint troubler le cycle sûrement trop bien réglé de sa vie.
Le jeune homme, volubile comme tous ceux de sa corporation, était également motard. Bien vite, devant un Tiphaine qui n'était plus qu'une oreille, il vanta les mérites de ces belles japonaises bourrées de chevaux. Il sortit force documentation, se lança dans les comparatifs, annonça des tarifs, promis des remises, tant et si bien que Tiphaine n'y tenant plus demanda pour la première fois  à son patron de lui accorder une après midi.
Accompagné de son mentor notre réceptionniste se retrouva bien vite chez le plus gros concessionnaire de la ville.
Il faut dire qu'elle était belle dans sa livrée violette et blanche, ses deux yeux en amandes semblaient être autant d'invites aux voyages, le feulement du quatre cylindre n'avait que peu de comparaison avec le claquement du flat.
Le jeune représentant avait bien préparé le terrain, le vendeur n'eut pas trop à insister et, prévenu qu'il était offrit une reprise honorable pour sa BM à un Tiphaine qui salivait. Dans la demi heure tout fut traité.
Nous étions Jeudi, la belle était au garage de l'hôtel et dès qu'il avait une minute Tiphaine descendait pour la voir. Il s'était acheté le casque assorti, le blouson idem, le protège réservoir, et l'indispensable antivol qu'il ne savait ou fourrer tellement il était encombrant. La totale, et cash ....
C'était la première fois de sa vie que le garçon possédait quelque chose de valeur. Habitué à son ancêtre il lui fallu un bon moment pour assimiler toutes les subtilités de l'instrumentation, le contact était mis grâce à une clé très spéciale, réputée inviolable, dont le marchand lui avait remis trois exemplaires. Une sur le trousseau, une à la maison ....et si je perds celle que j'ai sur moi se dit Tiphaine !..
En bon pêcheur, et bricoleur, il vit rapidement qu'il pouvait, en défaisant la poignée de caoutchouc qui protégeait le bout du guidon découvrir une cache où, soigneusement scotchée et enveloppée de mousse, le double de la clé trouvait un logement idéal. A l'abri des regards indiscrets Tiphaine fit la manip.
Dimanche arriva. Pas question d'aller à la pêche, dès l'aube douce de ce mois de Mai Tiphaine s'habilla de pied en cap, descendit au garage récupérer la bête et s'apprêta à partir. Le problème de ce gigantesque antivol se posait toujours. Ne sachant où le mettre Tiphaine se résolu à le laisser là faisant totalement confiance à l'installation d'origine ... de toute façon en dix années on ne lui avait jamais rien volé sur la BM il n'y avait pas de raisons que cela commence.
Journée de rêve, les kilomètres de rubans avaient défilé sous les roues de la belle nippone. Le nouveau propriétaire avait senti combien il provoquait l'admiration de la part de ceux qu'il rencontrait. Pour le petit réceptionniste c'était comme une renaissance, une reconnaissance de la part d'une société pour laquelle, jusqu'ici, il n'était qu'un anonyme. Sa moto était lui, il était sa moto et les autres n'existaient qu'au travers de leurs regards admiratifs.
Il était dix heures du soir, il n'avait ni bu ni mangé de toute la journée. La cafèt était encore ouverte, il gara sa bécane devant et alla s'installer.
Le bruit rageur d'un échappement le fit se retourner.
Il la vit disparaître au coin de la rue.
Tiphaine cru qu'il allait mourir. Oubliant sur la table casque, gants et papiers il se mit à courir, espérant qu'un miracle allait se produire, que quelqu'un comprendrait sa détresse, que le voleur reviendrait, qu'il était en train de rêver, espérant tout et rien. Il ne s'arrêta que lorsque ses poumons le brûlèrent. Il était seul au milieu de la rue déserte, plus un bruit et cette nuit dans laquelle la belle c'était engouffrée.
Peu au courant des choses de la vie Tiphaine ingénu ne s'était assuré qu'au minimum. La police prévenue enregistra la déclaration mais ne lui laissa que peu d'espoir, le concessionnaire compatit lui proposa une bonne remise mais Tiphaine n'avait plus un sou et son maigre salaire déclaré ne lui permettait pas d'envisager un crédit.
Désormais le Dimanche il se levait à midi, enfilait un vieux jogging et allait chez une vieille cousine effectuer de menus travaux qui lui rapportaient quatre sous.
Fini la pêche, fini les rêves de bécane .... restait juste dans l'esprit du garçon le souvenir de cette merveilleuse journée.

Tiphaine avait quarante cinq ans, était toujours célibataire. Il travaillait toujours à l'Hôtel Terminus mais son patron étant parti se reposer sur la côte il avait accepté d'en prendre la gérance. Il voyait toujours passer forces représentants, n'avait toujours que le Dimanche de libre, et  au volant d'une confortable berline se rendait chaque semaine sur le bord d'une petite rivière poissonneuse.
Il était dix heures du soir et Tiphaine avait une petite faim. La cafèt était encore ouverte. Il jeta un regard rapide dans son rétroviseur et traversa le boulevard. Il y eut un gros choc au niveau de sa portière arrière. Tiphaine vit tout de suite que le jeune motard qui l'avait percuté n'avait pas grand chose. Il descendit de sa voiture, l'aida à se relever.
Elle devait avoir une trentaine d'année, brune les lèvres fines et d'immenses yeux noisette qui, pour l'heure, lançaient force flammes.
N'accordant que peu d'intérêt pour l'automobiliste elle se précipita sur sa machine, un engin qui datait d'une vingtaine d'années mais en parfait état. Tiphaine s'approcha et reconnu la même machine, à la couleur prêt celle-ci étant d'un rouge flamboyant, qui lui avait été dérobée vingt cinq années auparavant au même endroit. La bécane en avait pris un sérieux coup, le carénage était explosé, des deux phares en amande il n'en restait qu'un seul, dont l'ampoule luisait encore faiblement, la selle s'était détachée et le réservoir percé laissait échapper l'essence à petit filet. Tiphaine écarta légèrement la jeune femme qui regardait les dégâts sans bouger. Il saisit le guidon de la machine, la releva sans efforts et en ancien motard, après l'avoir monté sur le trottoir, cala celle-ci sur la béquille centrale. Il coupa le contact, ferma l'essence.
Dans la boîte à gants de sa voiture il trouva un constat amiable.
Il s'apprêtait à inviter la jeune femme à la rejoindre pour remplir celui-ci quand, juste à la hauteur de ses yeux son attention fut attirée par le guidon de la moto.

Le caoutchouc de la poignée avait été arraché par le frottement sur le sol et on voyait nettement à l'intérieur du guidon un bout de clé dépasser d'une enveloppe de mousse.

 

                                                                                    

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