Nouvelle 4

Publié le par Hervé Descamps

 
 
 
 

Que voulez vous que la bonne y fasse ?
Socorro Sanchez y Ibanez gardait, gravé dans sa mémoire, ce triste jour de Mars où elle était descendu du car qui l'amenait de Valence, pour rejoindre, dans un Lyon triste et pluvieux, sa cousine Maria.
Cela faisait maintenant huit années qu'elle était en France, huit années au service du Docteur S. qui l'avait embauchée dés son arrivée non pas sur ces références mais sur le portrait de bonne travailleuse que lui avait brossé la cousine.

Il n'avait pas à ce plaindre, le bon docteur S. car en huit années de bons et loyaux services la brave Socorro n'avait guère pris de vacances et oublié de lui demander la moindre augmentation ...

En fait elle était pleinement heureuse, avait toujours dans le coeur le soleil de son pays et tous les matins, qu'il pleuve, vente, neige ou même fasse beau, elle chantait une romance andalouse en ouvrant les volets. Le rossignol espagnol, tel était son surnom pour tous les gens du quartier.

Ce Lundi de Mars, Socorro, comme d'habitude, ouvrait les volets du bureau, lorsque son attention fut attirée par le grondement du moteur d'un magnifique moto qui passait au même moment sous la fenêtre, machinalement Socorro regarda l'heure, il était huit heures moins le quart.

Le lendemain, au même moment, la machine repassa, et le lendemain encore, toute la semaine .... Pas de passage le Samedi ni le Dimanche, le motard avait son Week-end, mais le manège recommença dès le Lundi. Réglé comme un métronome, l'inconnu n'avait pas une minute de retard, Socorro non plus. Socorro qui s'attachait chaque matin à ouvrir ses volets au moment précis ou passait la machine.

Petit à petit le manège pris des allures de cérémonial. La petite bonne attendait chaque matin le passage du bel inconnu, dont elle s'était fait un portrait plutôt idyllique, portrait impossible à vérifier pour la bonne et simple raison qu'il était toujours habillé de la même façon : noir du bout de ses Santiags au sommet de son Shoei.

Et sa machine !

Depuis qu'elle la voyait elle s'était quasiment inscrite dans la mémoire de Socorro. Un matin, en rangeant les revues dans la salle d'attente, elle en avait vu la publicité au dos d'un hebdomadaire.

Triumph Daytona, un look d'enfer! Elle avait mis toute la soirée à déchiffrer ce qu'il y avait d'écrit .... Il faut dire que pour parler le Français cela allait à peu près bien mais, comme elle avait déjà des difficultés pour lire l'espagnol, les subtilités de notre langue écrite la dépassaient de beaucoup. Enfin, après un bon bout de temps, et avec l'aide d'un vieux dictionnaire, elle avait cru comprendre qu'elle était en présence d'une machine assez exceptionnelle, difficile à conduire, réservée à des pilotes expérimentés. Dans l'imaginaire de la Valenciane le personnage prenait à peu près forme.

Petit à petit un étrange sentiment envahissait Socorro. Il faut dire que depuis vingt six années qu'elle était sur terre, elle n'avait guère connu les joies du marivaudage. Elle n'était pourtant pas laide, on pourrait même dire qu'elle était assez jolie, mais usée par le travail, attifée je ne sais où, jamais maquillée, la petite bonne espagnole ne faisait rien pour s'arranger.... enfin jusqu'à cet étrange sentiment.... Voila désormais qu'elle se regardait dans la glace, demandait à la cousine, plus branché et qui elle avait une réputation de "chaude", des conseils pour se coiffer. Elle avait même fait l'acquisition d'un set de maquillage et le soir s'exerçait après le boulot. Le docteur S. s'était bien rendu compte du changement et mettant cela sur le compte de l'amoureux que toute jeune femme est en droit d'avoir, commençait sérieusement à se faire du souci craignant de perdre sa perle.

Tous les matins elle se levait à six heures trente, prenait grand soin à coiffer ses longs cheveux noirs, se maquillait, s'habillait soigneusement et préparait sa voix cristalline à chanter son refrain en ouvrant les volets. Elle le faisait à heure fixe, juste au moment où passait cet énorme engin, en espérant secrètement un jour le voir s'arrêter. Elle rêvait du motard le jour et la nuit, et se surpris plus d'une fois à serrer dans ses bras son polochon, le corps encore tout moite d'une étreinte imaginaire.

Le bel inconnu passait chaque matin, il ne la voyait même pas, elle devint bientôt follement jalouse de la compagne qu'il ne manquait sûrement pas d'avoir, elle incorpora l'inconnu dans sa vie, elle s'en appropria, il fit bientôt partie d'elle.

Quand vint Août elle cru mourir. Dès le premier Lundi il ne passa plus .... vacances oblige. Tout le mois elle attendit, déprimant au fur et à mesure, n'ayant plus goût à rien. Le bon docteur S. mis cela sur le compte de la rupture et en fut secrètement soulagé.

Arriva Septembre et son premier Lundi. Et s'il ne repassait pas, et s'il était parti. Mais à huit heures moins vingt pétantes, l'inconnu réapparu et Socorro revit.

Le manège durait depuis près d'un an, Socorro était toujours une parfaite inconnue pour le motard. Elle y mettait pourtant tout son coeur et les voisins s'étonnaient désormais de cette petite bonne femme qui chantait si bien tous les matins à la même heure. Elle était devenue le réveil matin du pâte de maison et recevait de temps en temps des fleurs. Le docteur S. était très fier de sa petite bonne et alla même jusqu'à lui proposer une petite augmentation, tant l'image qu'elle donnait à l'extérieur était bonne pour sa maison. Il ne pouvait y avoir que de la joie dans un endroit où le personnel chantait si bien, joie égale bonne santé, la clientèle du docteur qui stagnait depuis quelques années, prit soudain la courbe ascendante ....
Il n'y avait que pour Socorro que cela n'allait pas pour le mieux. L'inconnu ne faisait toujours pas attention à elle.
Un soir, à la télé, elle vit une drôle d'histoire. Une jeune femme est renversée accidentellement par un bel inconnu, celui-ci la prend dans ses bras et l'amour fait le reste. La nuit portant conseil, Socorro ne dormi guère tant son esprit était occupé.
Elle se repassa sans cesse le film de cette rencontre fortuite et de ses conséquences bienheureuses ... Et si elle faisait de même ? La rue était petite, la vitesse du motard relativement faible à l'approche du carrefour, la circulation à cette heure extrêmement réduite. Il lui suffirait de sortir comme un boulet d'entre les voitures en stationnement, à une distance aussi faible le il n'aurait pas le temps de l'éviter ....
C'était un Lundi de Mars, la journée s'annonçait magnifique et aux arbres du parc les bourgeons présageaient d'un printemps précoce. Socorro avait enfilé une superbe robe rouge qui lui collait au corps, s'était maquillée discrètement et avait noué ses cheveux avec un foulard aux couleurs de l'Espagne. Elle n'avait pas mis de bas.

 

La vieille dame, dont seule la tenue prouvait qu’elle était le pilote de la moto ..  était comme folle ...
"- Lorsque je suis arrivée devant le petit hôtel particulier une espèce de timbrée s'est jetée sous mes roues, je n'ai pas pu l'éviter, Monsieur l'agent. Rendez vous compte, depuis soixante années que je fais de la bécane c'est la première fois que j’ai un accident !"

"- Rassurez vous Madame, vous n'y êtes pour rien, les témoins sont formels, vous êtes sure que vous n’avez rien ? Voulez vous que nous prévenions votre famille ?"

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