Nouvelle 7

Publié le par Hervé Descamps

MIRABILE VISU, MIRABILE  DICTU

(admirable à voir, admirable à dire .....)

 Hyacinthe s’accrochait à la ceinture de son frère Albaric.
A dix huit années passées il se refusait désormais d’enlacer le conducteur pour faire corps avec lui. Il n’était plus un bébé. En fait c’était bien moins confortable mais les sensations étaient tout autres. Hyacinthe avait maintenant l’impression d’être  maître de son destin. Conscient qu’il  était à même d’influer sur le comportement de la machine il ne se privait pas de jouer imprudemment de ce nouveau privilège et ce n’était pas rare qu’il bouge légèrement pour sentir la moto subir cette contrainte.
Albaric avait d’abord été surpris de cette différence d’attitude puis avait adapté sa conduite comprenant très bien le plaisir que devait ressentir son cadet. En fait le risque n’était pas bien grand compte tenu du fait que leur antique BM n’était vraiment pas un foudre de guerre. A 90 000 bornes passées le  twin distribuait toujours les mêmes tranquilles sensations perdues au milieu des vibrations .....
Cela faisait quelques sorties qu’Albaric avait constaté ce changement. Plus de bras qui l’enserraient, plus de bassin collé contre ses reins ..... il y avait maintenant un pilote et un passager, deux individus qui partageaient les mêmes sensations, deux personnes qui cohabitaient sur un même plaisir.
Maintenant Albaric avait changé sa façon de piloter, il tenait compte des réactions de son frère et comprenait facilement les désirs de celui-ci. Hyacinthe selon son humeur et ses envies faisait comprendre à son aîné s’il voulait changer de rythme uniquement  en inclinant un peu plus son corps. Albaric, comme aiguillonné, se mettait alors à attaquer sentant le petit se déhancher. Trajectoires léchées, pots qui frottaient par terre, vitesses passées à la volée, il fallait désormais se rendre à l’évidence, la vieille BM était dépassée il leur fallait quelque chose de plus pointu, de plus joueur, pour assouvir leur besoin sans cesse croissant de sensations.
Albaric sortit la Speed Triple du garage.
Cela faisait longtemps que le café racer britannique représentait la bécane idéale pour lui mais il avait fallu la conjonction entre une promotion sociale et une  baisse des taux d’intérêt pour que ce rêve se concrétise. La Triumph était superbe dans sa robe orange. Pour le bien être de son copilote Albaric avait fait légèrement retailler la selle, cette subtile retouche donnait à la machine une allure encore plus agressive.
Le trois cylindres s’ébroua, la montée en régime s’agrémentait d’un sifflement caractéristique, Albaric était aux anges, la surprise allait être de taille pour Hyacinthe. Cinquante kilomètre de nationale pour arriver à l’école de son frère, Albaric respecta scrupuleusement les limitations de vitesse même si par moment une incoercible envie d’essorer la poignée lui envahissait la main droite.
« - Ne fait pas l’andouille, tu dois t’habituer, 4000 tours maximum ! !
Hyacinthe savait bien que son frère allait arriver. Il était là tous les Dimanches depuis des années. Il venait le récupérer pour l’emmener dans sa promenade hebdomadaire à moto, qu’il pleuve, qu’il vente .... Une seule fois ils n’avait pas pu y aller, la neige avait envahi la région. Albaric était pourtant venu, en voiture, et ils avaient écouté toute l’après-midi des disques de moto, à fond, au grand désarroi des autres pensionnaires. Tous les sens du jeune homme étaient aux aguets. Il attendait comme à chaque fois le bruit caractéristique de l’échappement du twin pour se saisir de son blouson et de son casque. Albaric n’arrivait pas, que se passait-il ? Le grondement d’une grosse cylindrée retentit. Hyacinthe n’y prêta qu’une attention passagère.
« - Votre frère est là, êtes-vous prêt ?
La surprise se lit sur le visage du garçon.
« - Mon frère .....
Il se reprit bien vite.
« - Mon casque, où est mon casque ?
La  jeune femme devant son désarroi se saisit du Bell
« - Le voici ...
Il le lui arracha quasiment des mains.
Pas un centimètre des murs de la petite chambre qui n’était pas couvert d’un poster de moto. Tout un coté était occupé par une série d’étagères pleines de maquettes  plus belles les unes que les autres. Devant le lit une grande photo représentait Hyacinthe en compagnie de Valentino Rossi, le champion du monde, qu’ils avaient rencontré lors du Grand  Prix de France.
On devinait facilement  la passion du maître des lieux !
« - Tu ne m’a pas entendu arriver ? C’est normal. Tu vas voir il y a une petite surprise. La voix de son frère évacua en un instant l’angoisse de Hyacinthe.
Ils étaient maintenant devant la machine. Albaric, sans arrêter d’en vanter les qualités mit le contact. Il appuya sur le démarreur. Le trois cylindres gronda.
Hyacinthe ne put s’empêcher d’avoir un petit mouvement de recul.
Il lui fallu quelque temps pour s’adapter aux nouvelles sensations. C’était extraordinaire et effrayant à la fois. L’impression de puissance était telle qu’il n’osait même plus bouger sur la selle.
Petit à petit il s’y fit, prenant tout de même soin de se retenir à la poignée arrière .... Courageux mais pas encore téméraire.
La machine était bien comme la lui avait décrit Albaric : Brute et douce à la fois, un plaisir de confort et de sécurité, l’émotion à l’état pur ....
Il n’y avait qu’une seule chose qui le préoccupait : Albaric lui avait dit de cette moto qu’elle était Orange ......

Orange ? Quel pouvait bien être le rapport entre le fruit si doux qu’il connaissait bien et ce concentré de puissance ? Il ne pouvais pas se l’imaginer .....

 C’était normal ..... Hyacinthe était né aveugle !

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