Nouvelle 8

Publié le par Hervé Descamps

UNE DRAGEE POUR UN POTAGE

A 130 à l’heure la moto de Sigismond avalait le bitume.
Il était parti de La Baule aux environs de 10 heures du matin.
« - Ca y est, voilà la portion que je redoute .... trente bornes de nationale avant Niort, deux voies, des bahuts, un revêtement pourri et à tous les coups une paire de radars .... Plus question de défier la maréchaussée, Sigismond, en bon gendarme qu’il était, ne pouvait se permettre les petits écarts qu’il constatait régulièrement chez ses  compères motards. L’année dernière, par malheur, il s’était fait piquer entre Bordeaux et Bayonne. Sur le moment il avait bien tenté de faire jouer sa qualité professionnelle mais, tendance de l’époque oblige, le PV avait été jusqu’au bout et l’amende n’avait rien été à coté du blâme que lui avait infligé son administration. Depuis sagesse absolue sur les routes.
Sigismond venait de rendre visite aux copains de vacances.
La Bretagne en automne il n’avait jamais eu l’occasion de la connaître .... Quelle merveille, aucune comparaison avec l’été et son affluence de touristes .... La côte Sauvage et son chemin des douaniers, Le Croisic, Guérande, autant de sites superbes qu’il venait d’arpenter pendant une dizaine de jours.
Son fils Hector était depuis deux mois à l’armée - dans la gendarmerie bien entendu ! - , seul à la maison Sigismond en avait profité pour prendre les quelques jours de permission qui lui restait mais comme toute bonne chose a une fin il fallait maintenant rentrer dans sa Lozère .... et se préparer à un hiver difficile.
Putain de camion qui lui envoyait un max de boue et de flotte, impossible de le doubler, à chaque fois qu’il déboîtait c’était pour se retrouver en face d’une voiture. Là, c’est possible. Mince, il y avait les travaux, c’était limité, interdit de dépasser, la totale quoi ! « - Eh merde, il n’y a personne, j’y vais ! »
La moto noire passa comme une fusée devant la camionnette de la gendarmerie. Le brigadier de service signala à son jeune collègue l’infraction et lui donna par radio l’ordre d’intercepter le motocycliste.
Sigismond n’avait pas vu le fourgon bleu.
Il venait juste de réduire sa vitesse, souffla une seconde .... et découvrit à la sortie de la courbe un confrère au bord de la route lui faisant signe de stopper.
Que s ‘est-il alors passé dans sa tête ?
Au lieu de freiner, de s’arrêter et d’engager une conversation qui se serait sans nul doute terminé par la bienveillance du collègue compte tenu des circonstances Sigismond ouvrit en grand.
La machine fit un bond, le gendarme à pied n’eut que le temps de s’effacer.
Première à gauche, à droite c’est trop évident. Petite route à toc, plus question de limiter la vitesse, deuxième à droite « Où vais-je ? m’en fous faut que je me casse .... Si ils ont déclenché l’épervier il vont me chercher sur les grands axes, je ne sais même pas où je suis .... il me faut une carte .... je tourne ? - Non, tout droit, vite ... Putain un village ! ! ! à droite, à gauche de suite tout droit, le petit chemin. Ca y est je l’ai évité. Revenir sur la départementale. Niort 34 km.
Le retour fut une véritable galère, à mi-chemin entre le jeu de piste et la course poursuite. Sigismond mis douze heures pour arriver. Il avait évité toutes les autoroutes, ne s’était arrêté que pour prendre de l’essence et encore uniquement dans des stations de campagne, payant en liquide et se faisant passer pour un étranger  en prenant un épouvantable accent. Il était devenu gibier, se voyait recherché par toutes les polices de France et de Navarre. Il avait même failli en crever quand il avait découvert, au croisement de deux départementales, ce qu’il prit pour un contrôle et qui n’était qu’une banale surveillance.
Il ne respira qu’une fois la bécane dans le garage, sous sa bâche.
Sigismond était tellement crevé qu’il n’eut même pas la force de se déshabiller, il s’écroula sur son divan et sombra dans un sommeil sans rêves.
C’est au réveil qu’il prit conscience de l’immensité de la connerie qu’il venait de commettre ... Sa carrière était foutue, pire il allait être viré de la gendarmerie sans espoir de trouver un quelconque boulot ... les patrons n’était pas tendre avec les flics saqués ... A aucun moment il imagina pouvoir passer au travers des mailles du filet. Il connaissait trop bien l’efficacité de son régiment en ce qui concernait la recherche des contrevenants. Il ne restait plus qu’à attendre la sanction.
Et si il se confiait à son commandant ?... La sanction serait peut-être moins lourde.
Il fallait qu’il reprenne son service. Vivement demain, il pourrait tâter le terrain, voir quelle était l’atmosphère à la brigade.
Trois gendarmes absents. A l’hosto. Fauchés il y a deux jours par un espèce de malade complètement bourré alors qu’ils effectuaient un contrôle de routine. Le chef de brigade ne décolérait pas et promettait sanctions, contrôles renforcés et pas la moindre indulgence pour les contrevenants .... Ce n’était pas vraiment le bon moment pour parler de son « petit » problème ....
La lettre arriva le surlendemain. Elle était timbrée de la veille et provenait de la brigade de gendarmerie de Benet ( Dans la Vienne à la limite des Deux Sèvres .... Sigismond avait vérifié en tremblant ....)
Il n’avait pas osé l’ouvrir, l’avait posée sur le dessus de la cheminée, elle le dominait, preuve tangible de son infraction, de son infortune, de sa déchéance.
Sigismond prit son arme de service et l’assura solidement dans la main droite. Il l’avait chargé soigneusement et, pour ne pas risquer de se manquer avait limé le sommet de la balle qu’il s’apprêtait à s’envoyer dans la tête.
La sonnette de la porte d’entrée grésilla .... Il faudra bien qu’un jour je la répare songeât bizarrement Sigismond en ce moment tragique. Un coup sourd retentit contre la porte et la voix de son fils Hector résonna dans la couloir .....
«  Ne te presse pas trop pour venir m’ouvrir, vieux débris, je suis chargé comme une bourrique ! ! ! »
Sigismond n’eut que le temps de cacher le revolver sous les coussins du canapé.

« Alors tu ne savais pas que j’allais arriver aujourd’hui, Je t’ai pourtant écrit ...
Le jeune homme se retourna, vit la lettre sur le dessus de la cheminée et s’en saisit.
«  C’est normal, tu viens juste de la recevoir, quelle bande de ploucs dans ce département .... Tu ne sais pas, je suis affecté en Vendée, chez les Neus - Neus ! ! !
Hector ne compris pas très bien pourquoi son père fut pris d’un incoercible fou rire quand il lui donna l’accolade.

La bécane ça doit faire des courants d’air dans la tronche ! ! ! !

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