Nouvelle 9

Publié le par Hervé Descamps

T'as de beaux Yeux, tu sais !
La route défilait sous les roues d'Achille. La puissance de sa ZZR, pleinement exprimée, l'emmenait à une allure bien peu en rapport avec les limitations de vitesse, il faisait beau. Il avait décidé de se payer une petite virée en solo du coté de La Cavalerie. Négligeant la nationale où fleurissait radars et chaussettes à clous le jeune homme traversait le Causse. Le Devil du Suzuk hurlait comme les loups du Gévaudan. Calé dans la bulle Achille tomba un rapport. A la sortie de la courbe il n'eut même pas le temps de freiner. La voiture était en travers, au beau milieu de la route. La dernière chose dont il se rappelle ce sont les immenses yeux bleus de la jeune conductrice affolée, après plus rien. La moto s'était écrasée contre la partie arrière de l'automobile, un ultime réflexe de défense ayant évité au pilote un contact en plein centre. Le choc avait été d'une extrême violence. Achille se réveilla sous un énorme projecteur, il essaya de se lever mais apparemment il en était totalement incapable. Il se rendit rapidement compte qu'il était dans l'impossibilité de mouvoir autre chose que les yeux et les lèvres.
-"J'ai soif"
Elle se pencha sur le blessé et eut comme une sorte de soupir de soulagement.
-"Docteur, il est réveillé"
Achille avait perdu conscience sous le regard de deux immenses yeux bleus il retrouva le monde des vivants sous celui de deux immenses yeux noisette. Il lui fallu près de six mois de soins intensifs. Le choc n'avait pas laissé de séquelles irréversibles mais les multiples fractures dont souffrait le jeune homme avait eu besoin de beaucoup de temps pour se consolider. Il sortit de l'hôpital un matin de Septembre, la démarche pas encore bien assurée, mais totalement persuadé qu'il n'allait pas tarder à retrouver l'intégralité de ses moyens. En fait il lui fallu encore de longs mois de rééducation et si tout allait pour le mieux au point de vue musculaire il y avait encore pas mal de flou au niveau de la mémoire et de sérieux troubles sur le plan psychologique. Il se réveillait régulièrement au beau milieu de la nuit et croyait voir au beau milieu de la chambre les deux regards qui le fixaient. A la moindre contrariété il se sentait percé par ces invisibles fantômes, tantôt racoleurs et tantôt répressifs. Nous étions maintenant en Mars de l'année suivante. Achille avait acheté un sympathique petit trail. Il avait désormais une peur quasi panique de la vitesse. Dès qu'il abordait une courbe, à peine amorçait il la moindre inclinaison et voilà les regards qui apparaissaient de nouveau. Fini les bourres entre copains, Achille était désormais un motard solitaire, vivant sa passion sagement. Sous la surveillance de ses quatre spectres, véritables compagnons de frayeur. Mais il faut croire que la bécane est la meilleure des psychothérapie. Au fur et à mesure des kilomètres les fantômes finirent par s'estomper et la confiance perdue revint. Achille se surpris à jouer de la boîte, il commença à retrouver ses repères. Bientôt le trail se révéla bien trop sage pour le motard qui renaissait. L'été venu Achille le troqua contre un roadster, balança le casque jet et repris un intégral Arai, il oublia le barbour à l’ancienne dans une armoire et racheta une combinaison de cuir. La passion avait repris le dessus. Au diable les souvenirs, finies les angoisses, les sensations étaient revenues et avec elles cet immodéré goût du risque qui habite en quasi permanence le motardus vulgaris. La route défilait sous les roues d'Achille. La puissance de sa nouvelle machine italienne, pleinement exprimée, l'emmenait à une allure bien peu en rapport avec les limitations de vitesse. Il faisait beau. Il avait décidé de se payer une petite virée en solo du coté  d'Istres. Négligeant la nationale où fleurissait radars et chaussettes à clous le jeune homme traversait la Crau du coté de Mas Thibert. Le Tremignoni de la Ducat chantait à pleine voix. Tête rentrée dans les épaules  pour compenser la force du vent Achille tomba un rapport. A la sortie de la courbe il eut juste le temps de freiner. La voiture était en travers, au beau milieu de la route. La conductrice était totalement affolée.

"- Achille, mon ami, s'il y a bien quelque chose que je vous envie, ce sont les merveilleux yeux de biche de votre compagne ..... !".

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